• Dezső Kosztolányi – Le traducteur cleptomane

    29 juillet 2025
    Littérature étrangère

    Le traducteur cleptomane, de Dezső Kosztolányi, a été pour moi une véritable rencontre — tant sur le fond que sur la forme. Par la fraîcheur des thèmes abordés, l’étrangeté du regard, la douceur des descriptions et le charme d’une écriture difficilement comparable, Kosztolányi s’est imposé à moi grâce à une recommandation des libraires d’Ombres Blanches. Il est devenu depuis l’un de mes auteurs de nouvelles préférés.

    Kosztolányi conçoit la nouvelle comme un matériau à part entière. Contrairement à certains auteurs plus classiques de la scène hongroise, il élabore ses récits sur plusieurs plans simultanés. Les onze nouvelles du Traducteur cleptomane parues en 1933 originellement sont ainsi reliées par un fil rouge : le personnage de Kornél Esti apparaît dans chacune d’elles, double du narrateur — alter ego, diront certains critiques. Pour ma part, je vois plutôt en lui une figure d’un « autre littéraire » : un filtre, une distance avec le réel, qui permet d’embarquer le lecteur dans chaque récit tout en gardant une cohérence globale (le cycle de Kornél Esti continuant dans d’autres ouvrages).

    Sur un plan historique, c’est aussi par cette ouverture au monde — incarnée notamment par la création de la revue Nyugat (« Occident ») — que Kosztolányi se distingue d’une intelligentsia hongroise encore repliée sur elle-même. À l’instar de Tchekhov, qui, par ses voyages et ses influences venues d’Europe de l’Ouest, a su renouveler sa manière de faire vivre les personnages jusqu’aux confins du récit, Kosztolányi refuse toute limitation dans les procédés littéraires : variations de point de vue, distorsions temporelles, figures symboliques, récits enchâssés, méta-récits.

    Le Traducteur cleptomane est un kaléidoscope d’images et d’émotions, articulées autour du rapport entre le temps et le langage. Kornél Esti intervient tour à tour comme témoin direct ou indirect de scènes quotidiennes, ou d’événements à la lisière du surréel. Ce qui frappe, c’est ce regard constamment décalé sur une société parfois cruellement humaine — comme dans La Disparition, avec le personnage de Kálmán Kernel et les conséquences imprévues de sa fugue imaginée être un suicide par son entourage, puis de son retour parmi les siens. Cette dernière nouvelle m’a immédiatement rappelé Une plaisanterie, de Tchekhov (dans le recueil Une plaisanterie et autres nouvelles, éditions Rivages), qui évoque également la disparition d’un personnage — Nikifor — entraînant une enquête pour homicide, avant de se conclure sur une scène parfaitement absurde et finalement très banale. Ces disparitions, chez Tchekhov comme chez Kosztolányi, révèlent une angoisse humaine fondamentale : le besoin de combler le vide — par la rationalisation, la tristesse ou même la haine.

    Ce qui rend Kosztolányi si touchant, c’est ce regard tour à tour drôle, doux, bienveillant et mélancolique. Jamais je n’ai eu l’impression de lire un auteur cynique. Esti, comme son créateur, peut être violent, inquiet, désespéré parfois — mais il reste surtout, la plupart du temps, émerveillé par ce qui échappe en l’homme. Ainsi, dans Le Contrôleur bulgare, un personnage prétend comprendre une langue étrangère : un récit entier se tisse alors dans une langue qu’il ne comprend pas, par le biais des gestes, expressions, objets du quotidien. Ou encore dans Le Président, véritable chef-d’œuvre drôle et bouleversant, retraçant le quotidien d’un président dormant lors de chacune des séances de son association culturelle, qui par son effacement laisse toute la place aux autres. On y lit un questionnement sur le rôle du pouvoir, du chef, et sur la sagesse de l’effacement.

    Kosztolányi parvient à saisir cette part d’invisible, d’insaisissable, à travers une expérience littéraire d’une rare acuité. Il donne à voir ce que Cartier-Bresson, reprenant les mots du cardinal de Retz, appelait l’instant décisif : le surgissement inexplicable d’un détail ou d’un geste absurde, révélateur de la vie dans sa brèche.

    Le temps est chez lui une matière vivante, un décor mouvant sur lequel se greffent les histoires d’Esti. Il structure les récits en passant d’une durée à une attente, d’un désir à une angoisse, d’une peur à une accalmie. Ce lien entre temporalité et langage forme la base d’une véritable théorie littéraire — non pas abstraite ou universitaire, mais sensible, incarnée, vécue. En cela, il est proche des peintres de son époque, qui élaboraient leur propre théorie en parallèle de leur pratique.

    Kosztolányi aborde ainsi les grands questionnements de la modernité : la mort, la morale, le désir, l’argent, la société — toujours à travers cette figure de l’ »autre littéraire », qui permet de maintenir ce que Schopenhauer puis plus tard Freud appelleront le dilemme des hérissons, la bonne distance : ni trop près, ni trop loin des autres. Kosztolányi n’est pas pessimiste, mais tragique. Conscient des failles humaines, de la violence sociale, il cherche par l’écriture à éviter le face-à-face brutal avec la société. Car même dans La Disparition, son personnage Kálmán Kernel est d’abord pleuré, puis haï — précisément pour avoir échappé aux hommes. Les actes sont inutiles, seule compte la sublimation. Car seule l’écriture peut canaliser cette violence précisément car elle met à distance.

    Kosztolányi excelle dans la forme courte, qu’il explore presque mystiquement dans les dernières années de sa vie, lors de sa « révolution littéraire ». Il n’écrit plus que des fragments. En cela, il est l’héritier d’un esprit profondément avant-gardiste. Alors que les productions littéraires de la fin du XIXe siècle s’épaississent, il revient à l’essentiel : une écriture dense, brève, où chaque nouvelle devient une fenêtre ouverte sur un monde à part. Par ce retour au court, il anticipe une écriture révolutionnaire et cinématographique : descriptions réduites à l’essentiel, phrases brèves, atmosphères fortes. Un regard déjà en avance sur son temps, et sur une certaine manière d’habiter le monde.

    Dezső Kosztolányi, Le traducteur cleptomane et autres histoires, Le Livre de Poche, 2020. Traduction conjointe Maurice Regnaut ; postface Ádam Péter, 224p.

    A fine

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  • James Baldwin – Giovanni’s Room

    14 juillet 2025
    Littérature étrangère

    Après la mort tragique de sa mère et une adolescence quelque peu chaotique, David quitte les États-Unis pour s’installer à Paris, où il rencontre Hella, une jeune Américaine avec qui il décide de se fiancer. Lorsqu’elle part quelques mois en Espagne, David se retrouve seul, sans argent, entretenu par de riches hommes qui l’introduisent au monde underground queer parisien. C’est là, dans un bar, qu’il rencontre Giovanni, un barman italien avec qui il va entretenir une relation passionnée. C’est dans la chambre de Giovanni, mais aussi dans le Paris des années 1950, que se dessine cette aventure amoureuse et tragique, dans l’attente du retour d’Hella, revenue pour repartir avec David.

    Grand activiste pour les droits des Noirs américains, James Baldwin choisit ici de raconter une histoire d’amour homosexuelle entre deux hommes blancs : David, Américain de culture WASP et d’extraction bourgeoise ; et Giovanni, immigré italien issu d’un milieu populaire. Ayant lu Baldwin en anglais, dans sa langue d’origine, je ne peux que recommander cette approche, ne serait-ce que pour savourer la beauté de ses descriptions et l’ambiance qu’il parvient à instaurer dans ce roman devenu emblématique dans la culture queer.

    L’intrigue débute avec l’enfance et une brève adolescence de David, marquées par la perte de sa mère et la présence d’un père immature et alcoolique. Incapable de verbaliser son deuil ni de servir de modèle à son fils, ce père tente de faire de David son « meilleur ami », dans une dénégation totale de leur souffrance commune, comme des questions que se pose David sur son identité et sa place dans une société puritaine, hypocrite et fermée. À ce propos, je ne peux que conseiller au lecteur de franchir la première partie du roman, que j’ai trouvée particulièrement anxiogène et claustrophobe. Grâce à une langue à la fois simple et intensément incarnée, Baldwin m’a fait ressentir toute la torpeur de ce jeune David, confronté à l’injustice de son monde.

    Ce n’est qu’à l’âge adulte, après avoir décidé de partir pour Paris, que le roman s’ouvre esthétiquement et socialement. J’appuie ici ma recommandation d’une lecture en anglais. Si le début du livre peut se lire en traduction, l’ouverture sur Paris est proprement magnifique dans la langue de Baldwin. Ce fut pour moi, qui ai longtemps pensé — comme beaucoup — que Paris appartenait esthétiquement aux auteurs français, une révélation. Dans la langue de Baldwin surgissent une tempête d’émotions, des descriptions d’une justesse rare, et une ville qui s’articule avec intensité autour des personnages.

    C’est sans effort apparent que David glisse dans le monde underground gay parisien. À travers des hommes plus âgés, qui lui prêtent de l’argent contre un peu de compagnie, nous descendons dans des bars queer, cachés et encore illégaux à cette époque. Baldwin y dévoile une culture alternative, souterraine, en marge de la société normative d’hier — et d’aujourd’hui. C’est dans cet univers que David rencontre Giovanni.

    Giovanni incarne l’anticonformisme. Immigré, constamment malmené, il contraste radicalement avec David. Alors que ce dernier représente l’homme occidental moyen — manipulateur, hypocrite, bourgeois, attaché aux apparences — Giovanni est le seul personnage véritablement sincère. Sincère dans le deuil de son ancienne vie, sincère dans la conscience de ses failles et de son désespoir, sincère surtout dans la relation qu’il construit avec David. Il est, en définitive, la vraie victime de ce monde brutal, machiste et homophobe, où il faut s’inscrire dans un système fondé sur l’exclusion pour espérer avoir une place.

    Il faut également saluer le génie de Baldwin dans l’écriture des dialogues. Il retranscrit à merveille le double sens des mots et les tensions latentes. Je pense notamment à la rencontre entre David et Giovanni, l’un des moments les plus marquants du livre. Cette scène se joue sur un long échange, ponctué d’apparitions et de disparitions de Giovanni, découpant le dialogue en plusieurs actes et nous immergeant dans l’ambiance du bar. Peu à peu, Giovanni prend l’ascendant sur David. J’ai trouvé cela d’une grande force dans la manière dont c’est construit, amené, mis en rythme. On y retrouve cette « marginalité » littéraire de Baldwin : par la figure de Giovanni — moins instruit, plus pauvre — surgissent des éclairs de vérité, une lucidité du monde qui vient presque faire taire le narrateur.

    L’autre parallèle que trace Baldwin apparaît dans la double exclusion du monde queer. Exclusion extérieure, puisqu’il faut vivre caché, toujours en proie à la violence homophobe de la société. Et exclusion intérieure, puisque des personnages comme Guillaume exercent une forme de torture psychologique sur Giovanni. Véritable figure du pervers, Guillaume reproduit la violence hétérosexuelle au sein même d’un espace supposément sûr pour les homosexuels. Le fait que les personnages soient constamment en train de boire, pour tenter d’accepter qui ils sont — et donc, en définitive, de ne jamais vraiment y parvenir — illustre aussi cette tension.

    En cela, Giovanni « quitte ce monde » et apparaît comme le seul personnage à s’en sortir — paradoxalement, par la mort. Reste alors David, et ce que Winnicott appellerait son « faux self » : David et son homosexualité interdite, lui qui, à plusieurs reprises, aurait pu choisir autrement, mais s’acharne à maintenir un système où personne n’a de place, où la loi sociale écrase les individualités et interdit l’amour.

    On peut aussi faire une incise sur le personnage de Hella, qui, en tant que seule femme avec la belle-mère de David, cherche, de ses propres mots, une place “de future mère”, “soumise” à l’homme et totalement passive. On peut noter l’ironie et l’humour de ce personnage, qui remarque — déjà avant l’heure — que son voyage en Espagne n’a fait que lui montrer d’autres hommes voulant profiter d’elle, simplement dans une autre langue que l’anglais ou le français. En cela, la révélation finale du livre lui permet d’accéder à une vérité, brutale certes, mais qui lui offrira peut-être, dans un avenir proche ou lointain, le choix de ne plus être un objet soumis aux lois masculines.

    Je terminerai en disant que James Baldwin, en militant des droits civiques, offre ici un parallèle fort entre la condition des Afro-Américains et celle des homosexuels (ainsi que de toutes les autres minorités opprimées) : tous deux condamnés à vivre une ségrégation. Les uns dans un ghetto de briques, noyés dans un racisme permanent ; les autres dans ce que Santiago Amigorena appelle le ghetto intérieur — ce lieu désertique où, malgré quelques émotions ou gratitudes, la société décide qui est dans la norme et qui en est exclu. Et où, inévitablement, les mêmes causes engendrent les mêmes violences.

    James Badlwin, Giovanni’s Room, Penguins collection Modern Classics, 176p.

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  • Akira Yoshimura – La guerre des jours lointains

    18 janvier 2025
    Littérature étrangère

    La guerre des jours lointains nous plonge dans le sud-ouest du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. L’officier Takuya Kiyohara, affecté au quartier général des forces armées, consigne jour et nuit les intrusions d’avions américains, les ravages des bombardements incessants et, enfin, l’horreur indicible de l’explosion atomique sur Hiroshima. Le 15 août 1945, après l’annonce de la défaite, l’état-major exige l’exécution immédiate des aviateurs américains faits prisonniers. Quelques semaines plus tard, Takuya apprend qu’il est recherché pour crime de guerre. S’ensuit une longue fuite, une errance silencieuse à travers un Japon dévasté par la guerre, où Takuya tente de se fondre dans une population brisée par la pauvreté, l’occupation et les destructions massives.

    Ce deuxième livre d’Akira Yoshimura que je lis, après Naufrages, est un immense coup de cœur. C’est d’ailleurs cette première lecture qui m’avait poussé à créer mon blog, tant l’univers poétique et immersif de Yoshimura m’avait bouleversé. Avec La guerre des jours lointains, l’auteur reprend des thèmes chers à Naufrages, mais les enrichit d’une profondeur historique poignante. Grâce à une écriture à la fois fluide et précise, Yoshimura parvient à restituer la violence et l’absurdité du XXᵉ siècle, notamment à travers le climat du Japon en guerre et en après-guerre.

    Le début du livre, rythmé par une montée en crescendo, nous plonge dans l’avancée des forces alliées, les bombardements incessants et les deux frappes nucléaires qui marquent le point culminant de cette tragédie. La scène d’Hiroshima, en particulier, est un moment d’une puissance inouïe, où Yoshimura capte toute l’horreur de cet événement historique.

    Au cœur de ce récit, le thème central reste la banalisation du meurtre pendant la guerre et l’état dissociatif dans lequel se plongent les individus. Takuya exécute un aviateur américain, un acte motivé par la vengeance et une conception rigide de la justice militaire. Ce meurtre, traité de façon clinique et détachée, reflète l’inhumanité engendrée par le conflit : une élimination « dans les règles », presque dénuée de culpabilité, l’acte d’un exécutant. Ce qui émerge progressivement dans le roman, ce sont les conséquences : la peur, la honte et un silence pesant. Takuya passe d’exécutant à potentiel exécuté. C’est ce basculement, ainsi que les thèmes de la guerre, de la paix, des victimes et des bourreaux, qui bouleverse le personnage. Pris dans un déni de culpabilité, il se heurte à l’idée d’un monde en paix où il devrait répondre de ses actes immoraux commis en temps de guerre. Voilà le principal moteur de Takuya : tenter de survivre et, dans un déchirement intérieur, trouver une forme de rédemption.

    Pour cela, Yoshimura décrit cette errance avec une palette contemplative qui rappelle celle de Naufrages. La nature devient un refuge, une toile de fond omniprésente, offrant des interstices de beauté dans un monde brisé. Des scènes simples – le crépitement d’une allumette, une lueur de cigarette dans la nuit – apportent une poésie rare et précieuse. À travers le prisme de l’insularité, Yoshimura nous montre la beauté infinie d’une nature traversant toutes les épreuves, tout en laissant cette impression d’une fuite impossible face à l’horizon sans fin que représente la mer.

    Si Yoshimura dépeint avec précision l’impact des frappes américaines et de l’occupation, il est tout aussi critique envers les élites militaires japonaises. Ses officiers supérieurs sont décrits comme lâches et dénués de morale, loin des figures héroïques. Les vrais héros de Yoshimura restent les « petites gens », constamment châtiés : ouvriers, mères de famille, petits commerçants. Ces personnages, par leur bonté et leur résilience, viennent humaniser Takuya dans sa descente aux enfers.

    Le thème de l’impérialisme révèle également un Japon archaïque, prisonnier de ses illusions et incapable de comprendre la logique de la guerre totale menée par les États-Unis. Yoshimura illustre cette domination par des détails marquants : les Marines américains jetant des chewing-gums aux enfants, frappant des civils pour s’amuser ou roulant phares allumés en pleine journée, incarnant une puissance ostentatoire et écrasante.

    Un point intriguant du roman réside dans la sexualité de Takuya. Il rejette une proposition de mariage, méprise les femmes japonaises fréquentant les soldats américains et semble étrangement fasciné par les corps des soldats ennemis. Ce sous-texte, qui évoque une potentielle asexualité due au traumatisme ou une homosexualité refoulée, pourrait ouvrir une autre grille de lecture, ajoutant une complexité supplémentaire à ce personnage déjà tourmenté.

    Comme dans Naufrages, Akira Yoshimura démontre une maîtrise exceptionnelle pour conclure ses récits. La fin de La guerre des jours lointains est un enchaînement d’événements et d’images d’une émotion rare. Avec ce roman, Yoshimura livre une œuvre magistrale, magnifiée par la profondeur de ses thèmes et la poésie de son écriture.

    Akira Yoshimura, La guerre des jours lointains, Babel, 2004. Traduit du Japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 284 p.

    A fine

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  • A fine – Rétrospective 2024

    30 décembre 2024
    interlude

    2024 a commencé aux États-Unis avec la découverte de Raymond Carver et de son Neuf histoires et un poème, réédité dans une magnifique collection chez L’Olivier. Que dire de Carver, sinon l’immense choc ressenti lors de ma première lecture ? Je me suis toujours senti gêné de découvrir après coup l’existence d’un classique. Mais ce sentiment a vite été balayé par le plaisir immense de plonger dans ces nouvelles, dépeignant l’Américain standard : un être troublé, toujours sur le fil, prêt à basculer dans le chaos le plus total. Alcool, cigarettes, jazz, gueules de bois, faits divers… Tout cela, tout en dressant une immense étude sociologique, presque involontaire, d’un pays qui a fait de Carver l’un des plus grands nouvellistes du XXᵉ siècle.

    Dans la foulée, j’ai continué dans cette veine avec le très talentueux Don Carpenter et son Promo 49, édité chez Cambourakis. Ce livre, à mi-chemin entre roman et recueil de nouvelles, dresse le portrait de la promotion de 1949 d’une petite ville américaine. Chaque chapitre met en lumière un personnage qui, à 18 ans, se retrouve face à un choix crucial : s’engager dans des études (extrêmement coûteuses) ou entrer directement dans le monde du travail. Avec une immense maîtrise, Carpenter parvient à nous immerger dans chacune de ces vies tourmentées. Il nous montre tantôt des existences légères, drôles, sensuelles, mais ne nous épargne pas les parts sombres, les espaces vides, et l’absurdité de cette société.

    Et s’il y a bien un auteur contemporain qui pousse le curseur presque aussi loin que Carver dans ce style, c’est Larry Fondation avec son Effets indésirables, édité chez Tusitala. Subversif et éminemment critique, Fondation établit un lien saisissant entre le monde actuel et la tradition du format court, qu’il pousse jusque dans ses retranchements. En parfois une seule page, il nous plonge dans une bagarre, une discussion de bar, une prise d’otage ou un rendez-vous amoureux. Il est l’un des grands auteurs américains de nouvelles et de romans contemporains, à la fois peu conventionnel et profondément novateur. Fondation incarne, pour des lecteurs comme moi, cet héritage littéraire où l’avant-garde artistique et culturelle se marie à un immense respect pour ceux qui ont marqué cette tradition avant lui.

    Toujours dans le récit court, j’ai eu l’occasion de lire les nouvelles du très célèbre Russell Banks, touchantes mais moins convaincantes pour moi, ainsi que l’incontournable et désespéré Bukowski avec ses Contes de la folie ordinaire, pour enfin finir avec Alice Munro, qui a été une de mes (légères) déceptions au vu des attentes que je m’en faisais.

    Le format court m’a ensuite conduit vers la Russie (le Tadjikistan, pour être exact) avec le très violent, abrupt et extrêmement poignant Huit monologues de femmes de Barzou Abdourazzoqov. La littérature russe fut pour moi une porte d’entrée vers le format plus classique du roman avec la découverte du magnifique La soif de Guélassimov, édité chez Babel. Mélange de road trip et de souvenirs de guerre en Tchétchénie, ce roman raconte l’histoire d’un grand brûlé, ancien soldat, qui parcourt toute la Russie à la recherche d’un camarade militaire. Le texte est d’une force magistrale, alliant le vécu du traumatisme à cette capacité qu’ont les personnages de Guélassimov à avancer dans la vie. Et puis, l’immense poésie du personnage principal, qui, malgré les stigmates de son enfance et de sa vie adulte, parvient à transmettre une beauté que seul lui peut toucher.

    Dans la même lignée, j’ai découvert un texte écrit à quatre mains par Darina Al Joundi et Mohamed Kacimi El Hassani : Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, édité chez Babel. Un texte extrêmement dur, très imagé et immersif. Joué à de multiples reprises au théâtre, il est notre Persépolis du Liban, se déroulant au cœur du XXᵉ siècle, dans le Beyrouth de la guerre civile. Le récit débute par l’enterrement du père de la narratrice et alterne entre flashbacks et moments présents, entre bombardements et soirées dans le Beyrouth bourgeois et intellectuel. La question centrale demeure : comment construire une identité féminine au milieu de tant de violence et de haine ?

    C’est aussi le troisième texte à traiter la thématique de la guerre. Là où La soif se place du côté d’un soldat, Nina Simone se déroule du côté des civils. Entre les deux, une œuvre intermédiaire : Le roi et la reine de Ramon Sender, publié chez Attila. Ce roman, découvert par hasard en librairie, explore un univers extrêmement sombre, où l’emprise, la dépossession, et la violence des classes sociales s’entrelacent avec la guerre civile espagnole, toile de fond de ces thématiques.

    J’aimerais profiter de cet article pour parler du rôle essentiel des librairies et de leurs libraires, qui font un immense travail de valorisation des ouvrages. De cette liste exhaustive de titres qui m’ont énormément marqué en 2024, je dois beaucoup aux tables d’Ombres Blanches à Toulouse, à la magnifique librairie des Petits Papiers à Auch, et aux livres d’occasion de l’Estaminot, salon de thé et bouquiniste situé dans le quartier de Saint-Cyprien à Toulouse.

    Le reste de mes lectures a accompagné la création, en septembre 2024, de mon blog A fine.fr. Cela faisait longtemps que je désirais écrire des articles sur mes lectures. J’avais pour idée de créer un site où je ne répertorierais que des avis positifs. C’était, dans mon imagination, une sorte de liste de coups de cœur, pour ne faire la promotion que de valeurs positives et partager des textes qui m’ont bouleversé, aidé à vivre et même à mieux vivre.

    Naufrage fut, à cet égard, le texte parfait pour débuter mon blog. Dans ce livre, l’ambiance est si particulière, les descriptions de la nature si magnifiques, que je m’étais dit en le lisant qu’un tel ouvrage, ce serait un crime de ne pas le partager ou en parler. Quelques articles plus tard, je continue à lire et à vivre cet émerveillement que peut être la rencontre avec un auteur. Ou encore ce sentiment qu’un livre nous attendait quelque part, qu’il était notre lecture parfaite, celle du moment, toujours à l’heure et toujours juste…

    A fine

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  • Raymond Carver – Qu’est-ce que vous voulez voir ?

    15 décembre 2024
    Littérature étrangère

    Qu’est-ce que vous voulez voir ? est un recueil de cinq nouvelles posthumes de Raymond Carver, réunissant des textes retrouvés et remis en forme par Tess Gallagher, sa femme.
    Que dire de ces cinq nouvelles, si ce n’est qu’elles confirment pleinement l’univers de Carver (que j’ai découvert pour ma part dans Neuf histoires et un poème). Mélange d’immédiateté, de dureté du monde moderne, de solitude des personnages en quête de sens, et, en même temps, d’une immense poésie dans cette Amérique désœuvrée des perdants du American way of life.
    Comme à son habitude, Carver explore les thèmes du traumatisme. L’alcoolisme, omniprésent dans son œuvre, occupe ici une place particulière, non plus comme une dépendance active, mais comme une cicatrice du passé. Cette blessure définit les personnages dans leurs rapports à eux-mêmes et aux autres. Cependant, contrairement à d’autres nouvelles de Carver, ce recueil offre une vision plus ouverte de la résilience. Les personnages parviennent à faire preuve d’humour, de prise de conscience, et même d’une certaine liberté, à l’image de Pete dans la dernière nouvelle du recueil.
    Sur le plan narratif, ces textes peuvent être vus comme des versions alternatives d’histoires publiées du vivant de Carver. Par exemple, Rêve semble être une variation de la nouvelle Une petite douceur. De même, Du bois pour l’hiver évoque Toute cette eau si près de la maison, mais sans le côté morbide, en se concentrant plutôt sur l’introspection du personnage principal, mis à la porte de chez lui. Ainsi, dans ces cinq nouvelles, Carver insiste sur le thème de la résilience, mais explore ici une manière plus nuancée de représenter cette capacité qu’ont ses personnages à continuer à vivre, coûte que coûte.
    Ce « coûte que coûte », qui a fait de Carver, maître du cold dirty realism, l’un des plus grands nouvellistes du XXe siècle, s’efface ici au profit d’une part spirituelle, voire quasi mystique, présente dans certains passages. Que ce soit au bord de l’océan, à quelques heures d’une rupture amoureuse, ou dans une maison au bord d’un lac où un personnage séjourne chez un couple de logeurs avant de reprendre la route, les protagonistes de Carver sont tous profondément à l’écoute d’eux-mêmes. Pour la première fois, ils semblent détachés des obstacles sociaux et sociétaux, ayant abandonné ce rêve américain pour se concentrer sur l’essentiel : trouver un sens à leur vie. C’est à partir de ce point de départ que nous découvrons des figures comme cet ex-alcoolique qui aime toujours servir des verres aux autres, cette femme qui partage ses rêves notés dans un carnet avec son mari, ou encore ce couple de logeurs qui s’aiment véritablement et vivent pleinement leur relation.
    Comme je l’ai mentionné au début de ce texte, c’est à Tess Gallagher que nous devons ce recueil, composé de cinq écrits retrouvés après la mort de Raymond Carver. Sa postface est extrêmement touchante, à la fois fidèle à cet univers terre à terre et empreinte d’une sensibilité qui reflète l’effet qu’ont pu avoir ces nouvelles sur elle. Avec cet ultime recueil, Gallagher permet de diffuser une dernière fois la voix du « Tchekhov américain » : Raymond Carver.

    Raymond Carver, Qu’est-ce que vous voulez voir ? , Points collection Signatures, 2014. Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Lasquin, 122 p.

    A fine

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  • Jim Thompson – Pottsville, 1280 habitants

    24 novembre 2024
    polar américain

    Alors qu’il s’apprête à lancer sa campagne de réélection au poste de shérif, Nick Corey se retrouve menacé par un candidat adverse. Shérif paresseux, en mauvais termes avec sa femme et avec certains habitants de Pottsville, petite ville de 1 280 âmes, il décide de faire le ménage. Ses ennemis, ses adversaires politiques, et même ses obstacles personnels deviennent autant de prétextes pour que Nick exerce sa propre version de la justice… une justice bien à lui.

    Quoi de mieux pour explorer la sociologie d’une petite ville de Pennsylvanie au début du XXe siècle que ce roman de Jim Thompson ? Bien que résolument noir et respectant les codes du genre, Pottsville, 1280 habitants nous plonge dans une Amérique à échelle réduite : celle des voisins souriants en façade, mais rongés par la rancune, des intrigues de la petite politique locale, des préjugés bien ancrés et des ragots omniprésents. À travers Nick Corey, l’auteur offre un portrait saisissant : au départ, il semble être un simplet naïf, une victime des autres, mais il se révèle progressivement être le plus redoutable prédateur de cette jungle sociale qu’est la société américaine de l’époque.

    Avec une plume acérée et un rythme effréné, Thompson dépeint une société hyper-violente, profondément hiérarchisée, où le lynchage est monnaie courante, le racisme banalisé et la justice souvent absente. Quand elle s’exprime par le biais de Nick, cette justice n’est qu’un outil au service de ses intérêts personnels ou un moyen de légitimer la violence collective contre un individu ou une communauté ethnique. Nick Corey est un personnage fascinant et terrifiant, qui se dévoile lentement au lecteur. Il manipule aussi habilement son entourage que le lecteur lui-même, transformant son image initiale en un portrait de plus en plus sombre. Sa violence, sa capacité à séduire et son habileté à raisonner le placent au centre d’un récit où il joue constamment avec la narration. Tantôt menteur, tantôt manipulateur, il efface des événements, mélange les détails et réécrit sa propre histoire. Nous oscillons entre rires face à son humour noir et stupeur devant ses justifications tortueuses, qui semblent étrangement logiques dans son esprit. Cette mécanique de la perversion, ce talent pour détourner chaque situation à son avantage, m’a captivé tout au long de ma lecture. Comme Rose à la fin du roman, je suis resté sidéré face à cette spirale infernale, où chaque détail semble froidement calculé.

    Nick Corey est un personnage exceptionnellement complexe : à la fois tueur en série et parfait stratège politique. On pourrait même le voir comme un Frank Underwood (House of Cards) avant l’heure, ou, dans un registre différent, comme un Tony Soprano ou un Jack de The House That Jack Built de Lars von Trier. Ces figures sociopathes, parfaitement adaptées à leur environnement, trouvent en Nick Corey une sorte de précurseur littéraire. Il est le méchant parfait : toujours dix coups d’avance sur les autres, il incarne une société gangrenée par sa propre violence et ses propres failles, tout en étant, lui, libre de toute inhibition dans ce système.

    Ce roman, porté par un rythme époustouflant, peut se lire d’une traite. Pour moi, il a été une révélation. Il m’a éclairé sur ces personnages fascinants que j’avais rencontrés auparavant au cinéma ou dans des séries, et il m’a montré à quel point Jim Thompson, avec son écriture cinématographique, avait anticipé les grands monstres de fiction et de notre réalité, à la fois actuelle et à venir.

    Jim Thompson, Pottsville 1280 habitants, Rivages/noir, 2016. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias, 271 p.

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  • Horace McCoy – On achève bien les chevaux

    4 novembre 2024
    polar américain

    Nous sommes à Hollywood, en pleine crise des années 1930, avec deux personnages qui subissent de plein fouet cette époque : Robert, dont on suit le procès dans une trame secondaire du roman, et Gloria, orpheline, qui a échappé à maintes reprises aux institutions et tente de survivre dans une société impitoyable. Aspirant tous deux à faire du cinéma, Robert Syverten et Gloria Beatty, complètement fauchés, se lancent dans un marathon de danse dans l’espoir de remporter le premier prix : 1 000 dollars et, peut-être, des rencontres et opportunités dans le milieu du cinéma.

    Horace McCoy illustre, à travers ce roman, l’absurdité de la société américaine en mettant en scène un marathon de danse où les couples doivent danser des heures durant, avec seulement 10 minutes de repos pour dormir et accéder à un buffet à volonté. Dans cet espace clos, une série de situations comiques et burlesques se déroule : certains participants croient dur comme fer à leur chance et prennent le concours très au sérieux, tandis que d’autres, comme Gloria, se montrent cyniques et désespérés, critiquant cette société du spectacle. Gloria devient, pour moi, la voix du lecteur, avec son humour acerbe et sa franchise déconcertante. Elle a le courage de dénoncer sa condition de quasi-esclave, contrainte de danser des heures sous peine d’être disqualifiée, avant d’enchaîner avec un « derby » quotidien, une sorte de course épuisante ajoutée au spectacle. Seule à réussir à verbaliser son désespoir, tantôt suicidaire, tantôt morbide, Gloria incarne une version féminine (et américaine) d’un Emil Cioran dans ses années les plus sombres.

    Les organisateurs, en plus de bâtir leur popularité sur des faits divers liés au banditisme, font parader la haute société, qui observe ce spectacle tordu pendant les trois semaines du concours. Les participants, épuisés, s’évanouissent chaque jour, se gavent de nourriture gratuite lors des rares pauses, et sont même payés pour se marier en direct, ajoutant encore plus de spectacle au spectacle. Avec leurs sponsors et soutiens, nos pauvres protagonistes deviennent les instruments d’une société qui, pour oublier sa vacuité, réclame toujours plus de divertissement. À l’exception de Gloria, chaque personnage semble parfaitement intégré dans ce modèle, résigné face à la violence sociale et économique, voire physique, puisque plusieurs agressions et un meurtre se produisent au cours du concours. En plus de la critique sociale et politique, l’intrigue offre une dimension de polar bien ficelée, avec un plaisir coupable pour le lecteur, qui sait dès le début quel sort attend les deux protagonistes. Il reste aussi la magie de l’écriture de McCoy qui, avec peu de mots, parvient à planter un décor. Même si nous connaissons l’issue, certaines réactions et comportements des personnages nous demeurent incompréhensibles.

    Horace McCoy fait partie de ces artistes marqués par la crise des années 1930 qui, avec un humour noir, révèlent l’avenir sombre d’une société où les classes populaires, la masse des précaires, n’ont pour seul exutoire que le divertissement (produit par d’autres précaires) pour accepter leur sort. Toujours tournés vers des idoles — vedettes, sponsors, grandes familles respectables — McCoy prend soin de décrire ces élites sans jamais leur attribuer directement la responsabilité des violences sociales, laissant planer l’idée que leurs mains ne sont jamais tachées.

    Horace McCoy, On achève bien les chevaux, Folio Policier, 1999. Traduit de l’américain par Marcel Duhamel , 180 p.

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  • John Wain – Hurry On Down, les vies de Charles Lumley

    7 octobre 2024
    Littérature étrangère

    Après avoir terminé ses études, Charles Lumley décide de s’isoler pendant trois semaines dans la petite ville reculée de Stotwell pour réfléchir à ce qu’il va faire de sa vie. Suite à un échec amoureux et à une indécision totale, il choisit de s’éloigner du monde qui l’entoure et de se retirer discrètement, devenant tour à tour laveur de carreaux, chauffeur, trafiquant de drogue, videur dans un club… Il explore chacun de ces univers, cherchant à y trouver son chemin et son identité.

    John Wain nous plonge dans l’Angleterre du milieu du XXe siècle, une société de classes où règne encore l’ancien monde d’avant-guerre et ses dogmes. Ainsi, Charles fait partie de cette génération des “jeunes gens en colère” qui refusent la binarité du monde et les cases imposées par la société. Dès le début du roman, Charles décide de quitter sa position bourgeoise, de rejeter l’idée de faire carrière, de simplement choisir une voie, et préfère partir en marge de la société. C’est ainsi que Wain nous fait découvrir, avec une plume extrêmement touchante, un regard juste et bienveillant, toutes les strates sociales de cette Angleterre encore incertaine sur son avenir après la guerre et les aspirations de sa jeunesse.

    La première aversion de Charles Lumley est le règne de l’argent et l’impact qu’il a sur les relations humaines, à quel point il définit, selon lui, tous les aspects de la société de manière cardinale. En devenant laveur de carreaux et en vivant avec Betty et Froulish avec presque rien, il adopte une vie en marge. Toujours à la recherche d’une forme de paix, loin des standards de performance imposés par la société, Charles critique violemment, et tourne avec beaucoup d’humour en dérision, tous les jeunes gens de son âge qui, déjà, rêvent en bons libéraux de leur carrière, de l’image qu’ils renvoient, et des échelons qu’ils ont encore à gravir dans la société.

    Pourtant, Wain, en 345 pages, n’épargne pas son personnage principal, le jetant tour à tour dans des doutes terribles, des jugements, des moments de folie, des régressions. Ni libéral, ni communiste, ni riche, ni pauvre, Charles est cet individu constamment en mouvement, en recherche, toujours en lien avec ces fragments de vies touchantes, toutes engagées, convaincues que, quel que soit le résultat, elles laisseront une empreinte. C’est le cas de Froulish, sûr de devenir un grand romancier, de Walter, qui nous parle avec passion de la mécanique de sa moto et comment, en la trafiquant, il va battre des records, ou encore de Dogs, qui harcèle Charles pour lui arracher un article et devenir journaliste. Wain nous donne à voir toute l’humanité, dans sa plus grande sincérité et abnégation, mais aussi dans le mensonge et la fausseté la plus totale.

    Ce sont les éditions du Typhon qui nous livrent ce texte dans leur remarquable collection Soleil Noir. Basées à Marseille, elles accomplissent elles aussi un travail titanesque, faisant éclore une littérature et des œuvres qui nous poussent à espérer une troisième voie, un autre monde… ou bien, comme Charles Lumley, d’autres vies.

    John Wain, Hurry On Down, les vies de Charles Lumley, Les éditions du Typhon, collection Soleil Noir, 2024. Traduit de l’anglais par Sarah Londin, 345 p.

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  • Evguéni Zamiatine – Seul

    30 septembre 2024
    Littérature étrangère

    Sergueï Bielov est captif dans une prison située dans ce qui semble être une période pré-insurrectionnelle, pré-soviétique. Coupé de tout, ce détenu passe ses journées à alterner entre pensées et sensations, émotions et peurs. Son seul contact est un autre prisonnier, Alexandre Titfléiev, avec qui il communique à travers un tuyau. C’est par lui, ainsi que par ses différentes visites au parloir, qu’il élabore une histoire d’amour avec l’une de ses anciennes camarades du groupe d’amis révolutionnaires.

    C’est avec beaucoup de réserves que je suis entré dans l’univers de Zamiatine. Tout le monde autour de moi, à l’exception d’une seule personne (celle qui m’a offert ce texte), me disait que son univers était trop désespéré, trop sombre. Zamiatine nous livre ici sa première nouvelle, publiée alors qu’il n’avait que 23 ans. Et l’on se demande, en tant que lecteur, où a-t-il puisé cette inspiration ? Dans quelles limbes a-t-il trouvé l’exactitude avec laquelle il décrit la détention et l’effet qu’elle produit sur les individus ? En tant que lecteur de Cioran, ce n’est pas sans plaisir que j’ai découvert dès les premières pages un style extrêmement visuel, poétique, minutieux, avec une grande attention portée aux détails.

    À ce propos, Seul est un texte qui, par sa singularité, illustre avec brio l’écartèlement et la désarticulation que produit la détention sur l’homme. Sergueï Bielov commence le récit en parlant de « jours suffocants et muets ». Dans la première partie, son regard, bien qu’enfoncé dans un désespoir croissant, conserve encore quelques petites lueurs d’espoir. Il parvient à trouver de la beauté dans la lumière qui traverse les barreaux de sa cellule, à saisir des moments de calme, et à écouter la musique des villages qui célèbrent une fête au loin. Jusqu’à la rencontre (si on peut appeler cela une rencontre) avec Liélka, Sergueï s’efforce tant bien que mal de maintenir une forme d’équilibre entre son monde intérieur et l’extérieur.

    C’est dans un amour fou, totalement idolâtré, qu’il plonge à travers des lettres et leur interminable interprétation. S’ensuit le début d’un terrible conflit intérieur pour Sergueï, incapable de trouver un horizon à sa condition, sombrant de plus en plus dans un isolement physique et psychique total. Zamiatine nous fait alors basculer dans un monde strictement sensible, où l’on ne suit plus que des émotions, des crises, des soubresauts… Épileptique et nerveux, le récit plonge au cœur de la conscience humaine. Jusqu’à la fin, le texte nous garde au plus près de ce que peut être l’intimité d’un individu reclus, détruit par un système et condamné à souffrir. Ce n’est pas un texte facile à lire, ni même à conseiller. Il demeure pourtant essentiel pour pénétrer cette « littérature du symptôme » (comme chez Henri Michaux, avec sa poésie sur la douleur et la maladie : Encore des changements), ainsi que pour découvrir les écrits traitant des thèmes de l’exclusion et de ses effets sur l’homme. La beauté des images, la profondeur et l’intériorité montrent que, jusqu’à la fin, Sergueï reste un homme, posant lui-même les mots finaux : « Ils en avaient peur. »

    Écrit en 1907, ce texte préfigure un siècle entier d’excès, de répression et de violence… Il peut être aujourd’hui important de le lire ou de le relire, ne serait-ce que pour entrer dans l’univers de Zamiatine et comprendre à quel point il a pu être, en son temps, à l’avant-garde dans sa représentation des effets des totalitarismes émergents de son époque, et toujours présents dans la nôtre.

    Evguéni Zamiatine, Seul, Bibliothèque étrangère Rivages, 1990. Traduit du russe par Bernard Kreise, 129 p.

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  • Friedrich Dürrenmatt – La Panne

    23 septembre 2024
    Littérature étrangère

    La nouvelle La Panne de Friedrich Dürrenmatt s’ouvre sur Alfredo Traps, un représentant en textile dont la Studebaker tombe en panne. Cherchant un refuge, il est accueilli dans la maison d’un juge à la retraite. Désireux de vivre une aventure, il est surpris lorsqu’il est invité à un somptueux dîner en compagnie de trois amis du juge : un avocat, un procureur et un bourreau, tous également retraités. Ensemble, ils organisent régulièrement un jeu singulier : un procès fictif où l’invité prend le rôle de l’accusé. Alfredo Traps doit ainsi, avec l’aide de son avocat, prouver son innocence, tout en espérant que cette soirée extravagante et excessive ne tourne pas au cauchemar.

    Dürrenmatt dresse un portrait extrêmement dur de l’homme moderne. Dès la première partie, il critique sans détour la facilité de certains types d’écriture qui puisent dans le vécu et l’obsession pour « les histoires vraies », tandis que lui se contente de raconter les choses telles qu’il les imagine. Pourtant, ses personnages sont bel et bien ancrés dans le réel, qu’on le veuille ou non. Ils sont définis par leur métier, ce qui les classe socialement. Alfredo Traps, par exemple, est présenté d’abord comme un enfant pauvre qui faisait du porte-à-porte avant de devenir un représentant commercial à succès. Dürrenmatt utilise ce procès pour critiquer la société moderne, celle qui pousse les individus (comme Traps) à réussir à tout prix, sans scrupules. Ce tribunal fictif met en lumière des comportements bien présents dans notre société : des individus jouant leur rôle sans état d’âme, savourant le pur résultat de leurs actions, dépourvues de morale, tout en affichant ostensiblement la tradition, les valeurs inébranlables et intemporelles de la justice. Le juge et ses amis sont ainsi l’archétype des « gardiens du temple ». Censés incarner la justice et le droit, ayant tous fait carrière et se vantant de leurs exploits passés, ils cherchent, à travers le jeu et l’excès, à conserver une forme de pouvoir. Tantôt, ils se présentent avec une hauteur extrême, celle de la loi, tantôt avec des attitudes d’enfants capricieux, moqueurs, destructeurs. Dans ce repas, ils établissent un lien parfait entre passé et présent, émerveillés par ce qu’ils appellent le crime parfait, « un crime nouveau ».

    Alfredo Traps incarne parfaitement l’homme d’affaires moderne : sans scrupules, sûr de lui, pétri de préjugés, violent et jusqu’au-boutiste. Il est une préfiguration de l’homme de notre époque, ayant réussi grâce à l’Éphaïston, une matière synthétique destinée à être portée par tous et en toutes circonstances. Derrière cette réussite se cache cependant un vide profond qu’il cherche désespérément à combler par une quête d’aventure. Cela se manifeste également par une relation excessive à la nourriture et à l’alcool, qu’il consomme sans jamais être rassasié, s’étonnant lui-même de son appétit.

    Dürrenmatt n’épargne aucun des personnages de sa nouvelle, utilisant l’humour à travers des dialogues grotesques et des scènes absurdes où se mêlent discours philosophiques et ingestion massive de nourriture et d’alcool, créant un cycle absurde de répétitions et d’excès. Ce décalage, que les personnages eux-mêmes ne saisissent pas toujours, est mis en scène avec brio, notamment dans la façon dont Dürrenmatt décrit la relation entre l’homme et l’objet, ou entre l’homme et l’animal. Il jubile parfois d’un voyeurisme qui rend le lecteur aussi coupable que l’accusé, tout en soulignant l’idée centrale de la première partie : la quête de la vérité ou « l’histoire vraie » à tout prix et la vacuité de cette démarche.

    Le fait que Dürrenmatt ait écrit trois fins différentes à cette nouvelle montre bien l’enfermement dans lequel sont placés ses personnages.

    Comme dans un paysage de Ferdinand Hodler, présent dans la salle à manger de la nouvelle, chaque détail se reflète dans un autre, créant ce que Hodler a nommé en peinture « le parallélisme ». Aucune des fins ne change fondamentalement l’issue : les personnages restent fidèles à eux-mêmes, coupables et en panne.

    Friedrich Dürrenmatt, La Panne, Totem, 2024. Traduit de l’allemand par Alexandre Pateau, 112 p.

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